Charlevoix 2011 : trois générations sur la galerie

 

 

 

Ce récit s’inscrit dans la suite des séjours de vacances qu’une vieille dame, appelée ici première génération, offre à ses enfants et à leur conjoints, deuxième génération, lesquels sont accompagnés de leurs progéniture, troisième génération.

Tels sont : Nordik Express, Île du Prince-Édouard, Bonaventure, et maintenant Charlevoix.

 

Vendredi, 5 août - la belle de l'astroblème

(L'astroblème de Charlevoix est un cratère météoritique de 342 millions d’années – son diamètre est de 54 kilomètres.)

 

La montagne n’est pas l’infini, mais elle le suggèrePierre Dalloz

 

Cette année, la première génération s’embarque dans un prolétaire autobus Voyageur, sans place réservée, sans pré-embarquement pour les familles et les aînés. Elle arrive à la Gare du Palais de Québec. Juxtaposée à ce magnifique monument du Canadien Pacifique (1915), a été érigée une construction moderne accueillant les autocars. Avec un peu de culot, on se donne une allure décidée de voyageur ferroviaire, et l’on va jeter un coup d’œil sur les ravissantes verrières et les sculptures qui ornent la vieille gare patrimoniale.

On vient joyeusement chercher la 1ère génération à Québec; départ vers Charlevoix en faisant un petit saut au précieux Costco, réconfort des grosses familles qui ont des sous.

Depuis septembre 2010, la maison de rêve à Saint-Irénée a été louée après avoir été trouvée sur internet. Chaque 2e génération de la « gang » l’a visité virtuellement et a donné son appréciation. Ne reste plus qu’à la vivre dans la réalité. On va entrer dans l’écran et se retrouver au bord du fleuve Saint-Laurent.

Au fond d’un petit chemin parcimonieusement indiqué, les trois générations découvrent leur paradis pour une semaine ! Magnifique résidence d’allure patrimoniale, entourée d’une merveilleuse galerie, garnie de fenêtres à crémone, tapissée de lattes en bois chaleureux, dégageant une fabuleuse lumière… et sourde comme un pot ! Ce qui est un bien grand avantage pour la cohabitation de trois générations énergiques et très vivantes. Le cachet des quatre chambres ravit petits et grands. Cette propriété possède tous les atouts dont jouissait, dans un village, la belle maison du médecin, du notaire ou du curé de la place.

La 1ère génération, qui a laissé son conjoint à Verdun, s’offre le cadeau de partager sa chambre avec ses petits-enfants. Les 2e générations passeront la semaine en amoureux, profitant, chacun à sa façon, d’un grand lit douillet sous une couette en plumes d’oie.



Samedi, 6 août – lumineuse Isle-aux-Coudres

 

Le plaisir se ramasse, la joie se cueille et le bonheur se cultive - Bouddha

 

Matin brumeux. La 1ère et la 2e génération dégustent du bon café sur la terrasse; on se prélasse sans horaire. La 3e génération profite de l’immense galerie pour les courses matinales. Le choix de l’Isle-aux-Coudres émerge en douceur; préparation collégiale d’un super pique-nique.

Et voilà les voyageurs sur la route qui serpente dans les montagnes surplombant le fleuve. Le paysage de la région est tourmenté. L’attention est soudain attirée par une sculpture monumentale en pierre et métal, l’admirable Passage Éternité de l’artiste contemporain Jean-Michel Simard. Elle a été érigée en mémoire des victimes (1974, 1997) de la côte qui mène au bord de l’eau.

Arrivée à la traverse à Saint-Joseph-de-la-Rive. Le troisième bateau sera le bon, compte-tenu de la file de véhicules. Sur le quai, on dévore avec entrain ce qui devait être consommé dans le paysage bucolique insulaire. Cette traverse remplace le pont qui pourrait relier Saint-Joseph à l’Isle au continent. La société des traversiers du Québec offre le service toute l’année, plus fréquemment durant les vacances. www.traversiers.gouv.qc.ca On est porté à rêver à l’alternative que pourrait offrir ce moyen de locomotion entre Montréal et sa rive-sud ;-))

Parlons quelques instants du Fleuve majestueux. « On est des millions amarrés aux marées en Haute Amérique » chante Robert Charlebois, dans sa belle chanson Saint-Laurent (1992). Pierre Perrault a filmé admirablement les gens du fleuve dans Pour la Suite du monde (1963) et Les Voitures d’Eau (1968). Les Amérindiens parlent de Lui comme « le chemin, la grande route qui marche ». On rejoint Pascal :

« Les rivières sont des chemins qui marchent, et qui portent là où l’on veut aller »

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelqu’un propose d’aller chez Vélo-Coudres, louer un quadricycle pour la « gang ». « Il s’agit d’un véhicule où six adultes peuvent pédaler en même temps, entraînant les enfants assis à leurs côtés, sur les chemins de l’Isle (www.charlevoix.qc.ca/velocoudres). Même la 1ère génération se joint à l’aventure. Pendant plus d’une heure, l’engin sillonne le bord du fleuve, contourné par les automobiles, sans problème. La marée est basse; on s’arrête de temps à autre pour profiter de la plage.
 

Dimanche, 7 août – adorables alpagas et fromages délectables
 

J’épelle les buissons, les brins d’herbe, les sources
Et je n’ai plus besoin d’emporter dans mes courses
Mon livre sous le bras, car je l’ai sous les pieds

Victor Hugo

 

Il est 7 heures et la maisonnée est plongée dans une léthargie bienheureuse. Encore sous la couette, la 1ère génération écoute la marée montante. Les signaux sonores d’une sirène de brume sont très présents; la grand-mère ressent toujours une impression de réconfort à l’entendre … elle est née à Havre-Saint-Pierre tout de même ! Sur la Basse Côte-Nord, le son intermittent de cette corne est rassurant. Il indique que, indépendamment de sa taille, des esquifs aux mastodontes, tous les bateaux ont leur place sur l’eau, même invisibles.

Le bébé de la « gang » gazouille gentiment. La première génération s’offre le bonheur d’aller en catimini sur la galerie avec elle, là où les oiseaux sont en train de s’installer, pour le petit-déjeuner probablement. Tous les jeux d’observation des sons, des déplacements, des piaillements, des couleurs des volatiles sont possibles. Il y a, entre leurs deux ans et soixante-dix, plein de bisous et de sourires secrets, que jamais l’aïeule n’accorderait en public à qui que ce soit.

Toutes les générations finissent par venir se sustenter autour d’une table généreuse. Un souhait pour les activités de la journée : commencer par la ferme d’élevage d’Alpagas de Charlevoix voisine (www.alpagascharlevoix.com).

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces mignonnes bestioles viennent de subir leur tonte annuelle. Originaires des Andes, ce sont des camélidés de la même famille que les Lamas. Ils batifolent dans des champs clôturés où ils broutent de façon écologique, n’arrachant pas les racines des plantes à leur disposition. Ils sont vulnérables; on doit même les enfermer dans des abris la nuit, pour les protéger des prédateurs. Leur seule arme pour indiquer leur mécontentement : le jet puissant d’un liquide nauséabond, issu de leur digestion, qu’elles projettent avec un petit air méprisant. Il s’est avéré que c’est une ravissante 2e génération qui a été aspergée, sans trop en comprendre la raison ;-)) L’avant-midi se passe en leur compagnie, à leur offrir leur friandise préférée pour pouvoir jouer avec eux. Une jeune paysanne de la ferme nous apprend tout sur leur toison; leur laine est beaucoup plus chaude et fine que celle d’un mouton. La grand-mère repart de la boutique avec une immense provision de cette précieuse laine dont elle fera des foulards, des bonnets et des mitaines destinés à la 2e et 3e génération.

L’après-midi a une autre destination : l’économusée de la fromagerie … on n’est pas tous les jours dans Charlevoix ! www.fromagescharlevoix.com À l’étage du magasin, on apprend les façons anciennes du traitement et de la livraison du lait; également sur la fabrication, et les outils de production, de ces petits-chefs d’œuvre gastronomique que sont les fromages de la région. On peut observer également les manières contemporaines de faire. Sous les yeux émerveillés de toutes les générations confondues, la grand-mère fait l’achat d’une belle meule de Migneron pour les prochains repas… et d’un gros sac de fromage en grains que chacun grapille joyeusement.

La soirée s’écoule doucement en harmonie avec une nature grandiose.

Ce soir assis sur le bord du crépuscule
et les pieds balancés au dessus des vagues
je regarderai descendre la nuit

- Jules Supervielle

 

Lundi, 8 août – émeu ami et moulin à farine



L’arbre est du temps qui n’en finit plus de s’incarner Eugène Guillevic

 

Matin super brumeux. La concertation familiale dirige les énergies vers le Centre de l’émeu de Charlevoix à Saint-Urbain (www.emeucharlevoix.com).

C’est la plus grande ferme canadienne de cet oiseau rare. Un magnifique et très affectueux chien vient saluer la visite. Cet oiseau, qui vient d’Australie, par sa taille, est le deuxième plus grand volatile au monde, après l’autruche à laquelle il ressemble. Il ne vole pas mais peut courir jusqu’à 70 km/heure. Fait intéressant : on distingue le mâle de la femelle par un comportement spécifique : elle tambourine, lui grogne. Une sympathique pouponnière (incubation et poussins) jouxte les terrains d’élevage où l’on peut observer des émeus de tous âges. Ces bestioles sont recherchées pour leur viande très riche en protéines, mais surtout pour leur huile unique et prestigieuse à partir de laquelle sont fabriqués des produits de beauté naturels, recherchés pour leurs propriétés cicatrisante, hydratante et protectrice. Une 2e génération réussit à se faire pincer les doigts en voulant caresser une bête.

Au retour, quelqu’un se rappelle qu’on lui a parlé du moulin de la Rémy situé dans la vallée du Gouffre juste avant Baie-Saint-Paul (www.moulindelaremy.com).

C’est un moulin à farine, datant de 1827, entièrement restauré et fonctionnel. Le meunier, un beau jeune homme qui ressemble un peu à Fred Pellerin, accueille chaleureusement la « gang » dans sa magnifique maison de pierre, à l’architecture française datant du 16e et du 17e siècle. Il explique avec talent l’art de moudre le blé dont le grain sera broyé puis réparti selon sa texture dans différents contenants. Il met alors en branle l’immense roue (7.3 m de diamètre et 1.22 m de largeur) dont les mécanismes de haute précision sont actionnés par la force de gravité, la puissance hydraulique. Fascination… émerveillement… Bien sûr, visite de la maison du meunier puis passage à la boulangerie pour faire provision d’une miche, d’un bâtard et d’un pain aux noix.

Retour au bercail; bon souper préparé par la 2e génération.

Le crépuscule fait allumer les lampes qui donnent, en se projetant sur les murs de bois naturel, un éclairage chaleureux. Petite soirée tranquille avec les jeux de société, individuels, technologiques, où c’est la 3e génération qui instruit leurs bons parents sidérés. Dans un coin, la musicienne de la 2e génération initie ses nièces au charme du piano.

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la nuit noire arrive allègrement en auto, de très loin, une 2e génération avec son petit. Réjouissance de la « gang ».

 

Mardi, 9 août – hallucinantes Hautes-Gorges-de-la-rivière-Malbaie

 

Le véritable de découverte ne consiste pas
à chercher de nouveaux paysages,
mais à avoir de nouveaux yeux
Marcel Proust

 

Petit matin laiteux, brumeux et froid ! pas très inspirant… mais faisant confiance à Miss Météo, toute le monde se décide d’actualiser le projet des Hautes Gorges.
(www.parcsquebec.com et www.sepaq.com)

Préparation d’un beau pique-nique et en route! Deux heures plus tard – les distances kilométriques sont immenses dans Charlevoix - c’est l’accueil ensoleillé au parc national (québécois) dont les montagnes sont les plus hautes à l’est des Rocheuses canadiennes.

Ce parc fait partie, bien sûr, de la Sépaq (Société des établissements de plein-air du Québec). Des autobus scolaires font la navette pour déposer les gens aux abords des sentiers plus ou moins ardus et des campings, sur l’immense territoire.

Brusquement, quelle chance, Menaud, maître-draveur, le héros du roman de Félix-Antoine Savard, est là ! Il raconte aux petits et aux grands, sa dure vie sur la rivière pour faire céder les embâcles de billots. Il communique indirectement à son public l’esprit de son romancier « Nous sommes venus il y a trois-cents ans et nous sommes restés; nous devons sauver l’héritage de nos parents que des étrangers veulent nous voler. »

Aux pieds de la « gang » s’offrent plusieurs activités sur l’eau de la rivière, dont le bateau-mouche et la rabaska. La grand-mère propose l’alternative des canots et kayaks. Émerveillement des parents qui entraînent leur progéniture au gré des flots !

 

 

 

 

 


 

Mercredi, 10 août – monastère de la croix glorieuse et jardins secrets

 

Si tu remerciais Dieu pour toutes les joies qu’Il te donne,
il ne te resterait plus de temps pour te plaindre
Maître Eckhart

 

Il pleut des cordes ! Le ciel est gris et bas… matinée détendue. À l’heure du midi, des amis de la grand-mère sont accueillis à la grande tablée pour déguster un repas concocté par la 2e génération; atmosphère joyeuse. Ils sont venus pour lui faire connaître un monastère tapi dans le petit village de Sainte-Agnès. www.petitsfrèresdelacroix.ca La communauté des Petits Frères de la Croix consacrent leur vie à l’adoration, dans l’esprit de Charles de Foucault. Leur église est décorée par des fresques iconographiques byzantines inspirées par le monachisme, l’unité dans l’amour universel de l’orient et de l’occident. Très riche en couleurs, l’ensemble impressionne aussi par sa vivacité. Les visiteurs reconnaissent différents personnages contemporains, un peu à la façon dont les témoins des œuvres de Michel-Ange identifiaient des personnages connus dans son œuvre. Ici, Marie de l’Incarnation, Mgr de Laval, Kateri Tékakwitha, Marguerite Bourgeois et même le Frère André, se mêlent aux plus classiques Thomas d’Aquin, Benoit de Nursie, François d’Assise.

Un autre projet entraîne quelques membres de la « gang » dans un domaine privé magnifique, Les jardins de Quatre-Vents www.cepas.qc.ca que le richissime Francis Cabot a aménagé sur l’ancienne seigneurie de Mont Murray. Les visites n’y sont permises que quatre fois par été. Les quelques privilégiés qui en ont profité reviennent émerveillés.

En après-midi, on traine tranquillement dans Baie Saint-Paul où ses merveilleux peintres sont immortalisés dans le bronze à tous les coins de rue. On reconnait les Clarence Gagnon, René Richard, Francesco Iacurto, Jean-Paul Lemieux, Jean-Paul Riopelle et les autres…. Petite leçon spontanée d’histoire de l’art au cours de la promenade.

Au retour, délicieux repas de cuisine thaï, préparé collégialement sous l’habile baguette d’une 2e génération qui arrive de cet exotique pays. Dégustation joyeuse.

La gentillesse, la tendresse,
le souci de réunir des gens aimants autour de soi;
voilà le bonheur et la fortune
– le Yi-King (Chine)

Puis plusieurs 2e générations vont fraternellement tenter leur chance au chic Casino de Manoir Richelieu, avec les aléas propres à ces lieux.

 

Jeudi, 11 août – noble papier, jolis santons et voitures d’eau

 

On ne voit bien qu’avec le cœur,
l’essentiel est invisible pour les yeux

Saint-Exupéry

 

Le beau temps se pointe le bout du nez. La « gang » se précipite sur la plage de Saint-Irénée pour une séance prolongée de farniente bien méritée. Saint-Irénée-les-Bains fut la première station balnéaire d’influence européenne où le train déposait ses élégantes dames et beaux messieurs. Dans la montagne, trois domaines fusionnés en 1945, sont devenus en 1977 l’organisme à but non-lucratif Domaine Forget, haut lieu musical connu internationalement (www.domaineforget.com).

À midi, durant le repas à la maison, on rationnalise l’utilisation du précieux temps de vacances qu’il reste. La décision penche pour Saint-Joseph-de-la-Rive.

La grand-mère entraîne la « gang » vers la Papeterie Saint-Gilles mondialement connue pour ses sublimes papiers parsemés des fleurs de Charlevoix (www.papeteriesaintgilles.com). C’est monseigneur Félix-Antoine Savard, le père de Menaud maître-draveur que nous avons rencontré dans le parc Hautes-Gorges, qui a fondé cette entreprise artisanale en 1965 avec Donohue (les papetières de Clermont), dans une ancienne école.

Un document audio-visuel de haut niveau captive les trois générations qui peuvent ensuite circuler dans les ateliers pour admirer les artisans qui travaillent à la façon du XVIIe siècle. Puis, dans la fabuleuse boutique, on acquiert quelques petits trésors pour Noël prochain.

On se précipite ensuite dans la maison des adorables naïfs santons de Bernard Boivin (www.quebecweb.com/santons/). Ces fragiles figurines peintes à la main représentent les personnages qui visitent l’Enfant-Jésus qui vient de naître dans le vieux Charlevoix.

Il y a aussi le Musée Maritime qui séduit tout le monde (www.musee-maritime-charlevoix.com). Il est situé sur le chantier développé en 1946 pour la construction des goélettes. On raconte l’histoire et les méthodes de fabrication de ces fameux vaisseaux à fond plat en usage sur le Saint-Laurent. Il y a même sur place la Saint-André et la Jean-Yvon. On peut visiter celle-ci de la cale à la timonerie ! Ravissement total devant l’ingéniosité, portée par les voies d’eau, de nos ancêtres...

 

 

 

 

 

 

 

 


La soirée est consacrée aux rangements prévus pour le retour. Toutes les victuailles non utilisées sont disposées sur la table, et chacun choisit ce qu’il a envie d’emporter.

Jeux extérieurs sur la galerie et autour de la belle demeure confiée, pour leur bonheur, aux trois générations durant une petite semaine.

Voir un monde dans un grain de sable
Et un ciel dans une fleur sauvage
Tenir l’infini dans la paume de sa main
Et l’éternité dans une heure

William Blake

 

Vendredi, 12 août – retour joyeux

 

Dès l’aube, l’une des familles doit quitter avec armes, bagages et enfants. L’autre famille ramène avec elle la grand-mère. Celle-ci est remplie de gratitude face à sa progéniture qui lui a rendu ses trente ans. La troisième famille fermera tout et laissera la jolie maison en sommeil réparateur pour ses prochains arrivants...

 

Claire Landry
 

professeure retraitée de l’UQAM
membre du RIAQ (Réseau d’Information des Aînés du Québec)